On pense à la suie, aux grèves de mineurs, à un bassin houiller reconverti. Rarement à Gustave Moreau. Pourtant, c’est bien dans l’église Notre-Dame de Decazeville que se trouve le seul chemin de croix symboliste du monde, quatorze toiles peintes en 1863 par l’un des maîtres de la peinture française du XIXe siècle, classées Monument Historique. Une découverte qui résume assez bien ce que la capitale du charbon aveyronnais cache derrière ses façades défraîchies.
Une ville née d’un seul homme et d’un seul pari industriel
Avant que le duc Élie Decazes n’y pose les yeux, il n’y avait ici que trois hameaux dispersés sur les causses du nord-Aveyron. Ministre de Louis XVIII, le duc avait flairé le potentiel du gisement houiller qui affleurait sous ces terres, et il fonda en 1826 la Société des Houillères et Fonderies de l’Aveyron. Deux ans plus tard, en introduisant la technique anglaise du coke, la première coulée de fonte sortait du haut fourneau de Firmy. Une ville entière surgit autour de l’activité minière et sidérurgique, si bien qu’une ordonnance royale de 1834 lui donna officiellement le nom de Decazeville.
L’essor fut spectaculaire. Au début du XXe siècle, près de 9 000 employés produisaient un million de tonnes d’acier par an, faisant de la Société des Houillères l’une des plus importantes usines sidérurgiques de France. La ville attira des ouvriers venus de toute la région, forgea sa propre culture sociale et syndicale, et connut ses heures de gloire comme ses crises les plus brutales. La grande grève de 1886 avait déjà laissé des traces profondes dans la mémoire ouvrière locale, puisque ce mouvement inspira à Émile Zola certains passages de Germinal, d’autant que l’écrivain s’était documenté sur le bassin aveyronnais.
La grève de 1961 et la fin du charbon
Si la grève de 1886 est dans les livres d’histoire, celle de l’hiver 1961-1962 reste gravée dans la mémoire collective locale avec une intensité particulière. Face à la fermeture programmée des puits souterrains, quelque 1 500 mineurs refusèrent de remonter à la surface et restèrent au fond pendant 66 jours, de décembre 1961 à février 1962, dans un geste de résistance à la fois désespéré et profondément digne.
Ce bras de fer ne changea pas l’issue : l’exploitation souterraine cessa en 1966, remplacée par la mine à ciel ouvert dite “la Découverte”, qui tourna jusqu’en 2001. Aujourd’hui, le site de la Découverte est ouvert au public : un trou béant de plusieurs dizaines de mètres de profondeur, accessible par des sentiers balisés, avec une vue saisissante sur l’empreinte laissée dans le paysage par plus d’un siècle et demi d’extraction.
Gustave Moreau et le trésor de l’église Notre-Dame
C’est là que surgit le paradoxe qui désarçonne les visiteurs de passage. À deux pas de la place Decazes où trône toujours la statue du fondateur, l’église Notre-Dame abrite une oeuvre que peu de gens associent à une ville minière : un chemin de croix de Gustave Moreau, peint en 1863, soit deux ans avant que le peintre ne soit révélé au grand public par son tableau Oedipe et le Sphinx. Ces quatorze toiles constituent le seul chemin de croix symboliste au monde, classé Monument Historique, où Moreau traite la Passion du Christ avec la densité ornementale et la lumière particulière qui feront sa renommée. La commande avait été passée par le curé de la paroisse, et le jeune peintre encore confidentiel avait livré une oeuvre d’une ambition inattendue pour un tel contexte.
Le musée du Patrimoine Minier et Industriel, lui, retrace l’épopée charbonnière à travers machines, maquettes, photographies et archives, dans une mise en scène qui restitue avec précision ce qu’était la vie du fond au début du XXe siècle.
Une reconversion en cours, portée par le street art
Decazeville a bien traversé des décennies difficiles après la fermeture des mines. Pourtant, la ville s’est lancée dans une reconversion culturelle originale en faisant du street art l’un de ses outils de renouveau. En quelques éditions d’un festival dédié, les murs et pignons de la ville ont été confiés à des artistes venus de toute l’Europe, donnant naissance à un parcours en plein air qui dialogue avec les traces du passé industriel. Des portraits de gueules noires côtoient des fresques abstraites sur les façades des immeubles de briques, créant un musée à ciel ouvert aussi accessible que décalé.
À moins d’une heure de Toulouse, Decazeville est aussi la porte d’entrée naturelle vers Conques, l’un des hauts lieux de l’art roman en France, situé à une trentaine de kilomètres. Pour qui passe dans le nord-Aveyron sans s’arrêter, la ville industrielle et son chemin de croix symboliste restent l’une des découvertes les plus improbables de toute la région.



















