Fuites, coûts de rénovation élevés, gouvernance et tarification différenciées : la gestion de l’alimentation en eau potable de l’agglomération de Carcassonne (Aude) interroge la Chambre régionale des comptes, alors même que le territoire manque cruellement de ressources hydriques. Explications.
La gestion de l’eau potable dans l’agglomération de Carcassonne entre dans une phase charnière. C’est ce que met en lumière le rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) Occitanie, qui s’est penchée sur la période 2019-2024. Dans un territoire particulièrement exposé au manque de ressources hydriques, les magistrats saluent les efforts engagés mais pointent aussi des fragilités structurelles qui pèsent sur l’avenir du service.
Un réseau qui s’améliore, mais reste sous tension
Depuis plusieurs années, Carcassonne Agglo tente de renforcer la sécurité de l’approvisionnement en eau potable. Cette stratégie commence à produire des effets : les performances du réseau ont progressé, le taux de rendement s’élevant à 80% en 2024, et les pertes d’eau tendent à reculer. Pour autant, une part non négligeable de la ressource continue de s’échapper dans les canalisations avant d’atteindre les usagers.
Dans ce contexte, la connaissance fine du patrimoine apparaît comme un préalable indispensable. L’intercommunalité a d’ailleurs engagé un travail de cartographie et de structuration de ses réseaux, avec la mise en place de schémas de distribution jusque-là inexistants. Une démarche encore en cours, mais jugée essentielle pour mieux cibler les futurs investissements.
Cependant, cette amélioration progressive ne suffit pas à dissiper toutes les inquiétudes. Une partie des conduites est particulièrement ancienne et pourrait, selon le rapport, présenter des risques sanitaires liés à la présence de chlorure de vinyle monomère (CVM), une substance classée cancérogène. La Chambre recommande donc d’accélérer les diagnostics et les remplacements sur les secteurs concernés.
Des besoins financiers qui dépassent les capacités actuelles
À mesure que le diagnostic s’affine, l’équation financière devient de plus en plus complexe. Le renouvellement du réseau nécessiterait des investissements considérables, évalués entre 5,7 et 14,4 millions d’euros par an, et jusqu’à plusieurs centaines de millions d’euros à long terme selon les scénarios étudiés.
Autrement dit, la modernisation complète des canalisations ne pourra pas être absorbée par les seules ressources actuelles du budget de l’eau. Cette réalité impose, selon la Chambre régionale des comptes, de repenser la trajectoire financière du service, en augmentant le prix de l’eau par exemple, d’autant que certaines fragilités persistent dans la gestion comptable. Le contrôle évoque notamment des difficultés de recouvrement et des anomalies de suivi qui auraient entraîné des pertes de recettes significatives sur la période observée.
Irrigation agricole : une intervention jugée hors cadre statutaire
Au-delà de l’eau potable, le rapport s’intéresse également aux projets liés à l’irrigation agricole. Carcassonne Agglo a engagé plusieurs études pour la création de retenues d’eau destinées au stockage hivernal, notamment sur les secteurs d’Aigues-Vives, Val-de-Dagne et Montlaur.
Mais sur ce point, la CRC estime que l’intercommunalité est intervenue en dehors du cadre de ses compétences statutaires. Elle souligne également que la connaissance globale des usages de l’eau sur le territoire reste partielle, ce qui limite la capacité à apprécier pleinement l’impact de ces projets.
De son côté, Régis Banquet, le président de Carcassonne Agglo, défend une approche volontariste face aux effets du changement climatique. Il annonce qu’une évolution des statuts sera proposée afin d’intégrer la compétence « approvisionnement en eau brute ». Il rappelle par ailleurs que la collectivité agit « en concertation avec la préfecture, et même sous l’impulsion de la préfecture », afin de soutenir les filières agricoles du territoire.
Un service partagé entre régie et délégation
Autre point structurant du rapport : l’organisation même du service de l’eau, partagé entre une régie communautaire et une délégation de service public confiée à Suez. Ce fonctionnement hybride entraîne des différences de gestion, mais aussi de tarification pour les usagers.
Malgré une volonté affichée depuis plusieurs années de convergence des prix, les écarts demeurent. Une tarification progressive a toutefois été introduite sur le périmètre délégué afin d’encourager une consommation plus responsable. Mais cette évolution ne règle pas encore la question de l’égalité de traitement entre les abonnés « En 2024, le prix de l’eau pour la partie concédée était de 2,42 € TTC/m3 pour une consommation de 120 m3 d’eau, contre 2,49 € pour le périmètre géré en régie », relève le rapport de la Chambre régionale des comptes.
Dans le même temps, les magistrats s’interrogent sur l’évolution du contrat de délégation signé avec Suez. Plusieurs avenants ont été adoptés depuis 2018, modifiant progressivement certaines obligations et ajustant les conditions d’exploitation du service. La Chambre estime que ces évolutions ont été favorables, trop favorables, au délégataire et ont eu pour effet de réduire certains leviers de contrôle de la collectivité. L’entreprise exploitante conteste cette lecture et assure que ces ajustements ont été réalisés « avec un objectif d’efficacité et de pragmatisme opérationnel », sans remettre en cause les prérogatives de la collectivité.
Au final, le rapport met en lumière un double défi pour Carcassonne Agglo : maintenir un service performant dans un contexte de raréfaction de la ressource, tout en finançant une modernisation lourde et coûteuse des infrastructures.















