Après le refus de remise en liberté de son « géniteur », accusé de viols et d’agressions sexuelles sur plusieurs générations, sa fille de 42 ans brise le silence. Dans un témoignage poignant accordé à La Dépêche du Midi, elle dévoile les rouages de l’emprise familiale, de son enfance sacrifiée aux traumatismes infligés à sa propre fille.
Alors que la justice vient de refuser la remise en liberté de son « géniteur », accusé de viols et d’agressions sexuelles sur plusieurs générations de sa propre famille, sa fille brise le silence. Un témoignage poignant qui éclaire les mécanismes de l’emprise et de la récidive.
« Je m’étais promis de ne jamais le dire. De mourir avec ce secret. » Au bout du fil, la voix est douce, posée, mais d’une détermination farouche. Cette femme de 42 ans, assistante maternelle, brise l’armure de verre d’un secret de famille qui a traversé les décennies, de la région parisienne jusqu’aux vallées de l’Ariège.
La remise en liberté refusée
Pour elle, la nouvelle est tombée comme un couperet salvateur : la chambre de l’instruction de Toulouse a refusé la remise en liberté de cet ancien agent de la SNCF de 67 ans, incarcéré depuis 2024. Le sexagénaire, présumé innocent, restera derrière les barreaux jusqu’au procès, prévu fin 2026 ou début 2027. « Nous sommes tellement soulagés », souffle-t-elle.
Si elle n’a pas envie de le voir sortir, c’est qu’elle et sa famille l’accusent de leur avoir fait vivre l’enfer durant de trop nombreuses années. Pour cette mère de famille, tout commence dans les années 1990. Elle n’a qu’une dizaine d’années. À la maison, le climat est militaire, dicté par les horaires en 3×8 du père.
Dans la rue avec une pancarte « je fais encore pipi au lit »
« Aucune preuve d’amour. Seulement des humiliations, des punitions. Ma sœur et moi avons fait pipi au lit jusqu’à nos 12 ans. Il nous avait fabriqué des pancartes : ‘Je fais encore pipi au lit’, et il nous mettait dehors avec, dans la rue. » Dans ce terreau de terreur, le piège de l’emprise se referme.
Le bourreau change de visage, devient le complice. Des cigarettes données en cachette, des secrets partagés. « On s’accroche à ces signes de gentillesse qu’on n’a jamais eus. Le mot ‘non’ n’était pas concevable face à lui. Il a conditionné nos vies pour faire de nous ses marionnettes. »
« Mon cerveau faisait des blocages »
Les attouchements commencent. Puis les viols, dès que la maison est vide, ou lors de sorties à vélo. L’adolescente ne dit rien. Pire : lorsque son père est condamné en 2005 à 18 mois de prison avec sursis pour l’agression d’une de ses amies, elle le défend. « Mon cerveau faisait des blocages. J’étais persuadée qu’il n’y avait rien eu. Je m’en veux tellement aujourd’hui… »
Le passé s’est figé dans l’amnésie traumatique. La victime s’est construite, a fondé une famille, s’est installée dans la région toulousaine en 2019, non loin de Foix où le retraité s’était retiré. La « maison de vacances familiale avec piscine » semblait être un havre de paix pour les petits-enfants. Jusqu’à ce coup de téléphone, il y a quelques années. Sa sœur l’appelle, terrifiée : sa nièce vient de parler. Sa propre fille, alors âgée de 8 ans, est aussi concernée.
L’homme accusé d’agression sexuelle sur ses petites-filles
« Quand ma sœur m’a décrit le mode opératoire, j’en ai eu des frissons. C’était le même processus. » Le grand-père idéal achetait le silence des petites-filles contre des baignades et des McDo. « Tu me fais un massage et vous aurez un McDonald’s », leur répétait-il selon les dires de la mère de famille. « Si vous parlez, je vais aller en prison. » Pour la mère, le réveil est un cataclysme.
« Le choc a été immense. On en vient à vouloir en finir avec la vie quand on prend conscience de tout ça. Et je ressens une forte culpabilité. Ma fille est aujourd’hui suivie psychologiquement. » L’enquête révélera l’effroyable étendue des faits : des images pédopornographiques par centaines, et une litanie de victimes. La sœur, la fille, la nièce, la mère (victime de violences physiques et psychologiques), des amies d’enfance…
« J’espère qu’il ne sortira jamais »
Soutenue par son conjoint, elle a trouvé la force de porter plainte en juillet 2022. Il aura fallu deux ans d’investigations minutieuses pour que les menottes claquent. À l’approche du procès, cette femme avance sur un fil, trouvant son salut dans son métier d’assistante maternelle, « au milieu de l’insouciance des enfants ».
Elle redoutait la confrontation ; elle attend désormais le procès comme une libération. « Le voir nier les faits devant la juge m’a confortée. J’ai pris la bonne décision pour protéger les autres. C’est une personne impulsive, violente et dangereuse. On nous parle d’une peine de 20 à 25 ans. J’espère qu’il ne sortira jamais. »
Le double calvaire des victimes face au désert thérapeutique
Derrière le soulagement de la procédure judiciaire se cache une autre réalité, bien plus silencieuse et destructrice : l’extrême solitude des victimes d’inceste et de violences sexuelles face à leur reconstruction psychologique. Pour la fille de l’accusé, le parcours de soins s’est transformé en un parcours du combattant financier et médical.
« Je suis dans la survie, chaque jour est un combat », confie celle qui a dû interrompre sa propre thérapie il y a un an et demi, faute de moyens. Pour traiter son amnésie traumatique et les vagues de réminiscences qui l’assaillent, une prise en charge en EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) est indispensable. Problème : ces séances spécialisées ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale.
« Rien n’est structuré »
Un constat amer partagé par son conjoint, qui dénonce un abandon institutionnel : « Rien n’est structuré, les victimes sont livrées à elles-mêmes. Neuf fois sur dix, nous essuyons des refus car les cabinets de psychologues conventionnés sont saturés et ne prennent plus de nouveaux patients. Cette attente pénalise lourdement des personnes déjà détruites. »
Si leur fille mineure bénéficie d’un suivi plus fluide et remboursé grâce à un praticien conventionné, les frais restent avancés par la famille, dans l’espoir de les présenter un jour à l’agresseur lors du procès. En attendant, le système de soins actuel force les victimes à choisir entre leur santé mentale et leur équilibre financier.













