Toulouse est l’une des rares villes de France à se décrire elle-même avec autant de noms différents selon l’interlocuteur. La Ville rose, la Cité des violettes, parfois la Cité mondine. Et ce n’est pas seulement la ville dans son ensemble qui multiplie les surnoms : ses quartiers, ses rues, ses places en sont également pourvus, souvent depuis des siècles, parfois à cause d’un malentendu linguistique. Cette tendance dit quelque chose d’assez précis sur le rapport des Toulousains à leur ville.

La Ville rose, la Cité des violettes : deux récits pour une même ville
Le surnom le plus célèbre est aussi le plus visible : la Ville rose désigne Toulouse depuis le XIXe siècle, en référence à la brique de terre cuite qui constitue le matériau de construction traditionnel de la région. Cette brique, fabriquée avec les argiles locales, donne aux façades une teinte qui vire du rouge au rose selon l’heure et la lumière, si bien que la ville change littéralement de couleur au fil de la journée. Il ne s’agit pas d’une simple métaphore : c’est un phénomène physique lié à la composition minérale du matériau.
Le second surnom, la Cité des violettes, renvoie à une histoire différente. La violette de Toulouse s’est imposée comme emblème au XIXe siècle, lorsque la culture intensive de cette fleur a transformé le commerce local, au point que des centaines de milliers de bouquets étaient exportés chaque année. La violette est depuis devenue une marque déposée, déclinée en liqueurs, confiseries et parfums que l’on trouve encore dans les boutiques du centre-ville. Un troisième surnom, plus confidentiel, existe : la Cité mondine, en occitan la Ciutat Mondina, en référence à la dynastie des comtes de Toulouse souvent prénommés Raymond.
L’occitan, fabrique involontaire de surnoms
Derrière certains noms de quartiers de Toulouse se cache une histoire linguistique particulièrement révélatrice. Le quartier des Trois Cocus, au nord de la ville, en est l’exemple le plus connu. Son nom actuel résulte d’un glissement phonétique survenu à l’époque napoléonienne : le secteur s’appelait alors « Tres Cocuts » en occitan, ce qui signifie simplement « Trois Coucous », en référence à une bâtisse seigneuriale ornée d’une sculpture représentant ces oiseaux. Des soldats français, logés dans le quartier et ne comprenant pas la langue d’oc, ont retranscrit ce qu’ils entendaient sur leurs cartes avec ce qu’ils croyaient reconnaître, donnant naissance à un nom qui a perduré jusqu’à aujourd’hui, puisque personne n’a jamais jugé utile de le corriger.
D’autres glissements similaires ont laissé des traces dans la toponymie toulousaine. La rue Verge-d’Or, dans le centre-ville, intrigue ceux qui la découvrent. Selon le Dictionnaire des rues de Toulouse de l’historien Pierre Salies, il pourrait s’agir d’un ancien nom de terroir connu dès le XVe siècle, mais une autre piste évoque une plante médicinale au nom familier, le solidago, dont une variété populaire porte précisément ce nom.
Le surnom comme pratique d’appropriation
Ce qui frappe dans ces exemples, c’est que les surnoms toulousains ne sont jamais décoratifs. Ils témoignent d’un rapport oral et affectif à la ville, où le nom officiel d’un lieu n’est qu’un point de départ, et non un terminus.
Le quartier de Moscou, dans le nord de la ville, illustre bien ce mécanisme : deux hypothèses s’affrontent sur son origine : la première est militaire, puisqu’un ancien soldat de la Grande Armée aurait raconté sa campagne de Russie à ses voisins depuis le quartier, et la seconde est beaucoup plus prosaïque, puisque le mot « moscos » désigne les mouches en patois languedocien, et que le secteur aurait longtemps abrité des troupeaux. Les deux récits coexistent sans que l’un ait jamais définitivement supplanté l’autre, ce qui est en soi assez représentatif de la manière dont les Toulousains entretiennent leurs histoires de quartier.
Une tradition qui traverse les époques
Cette pratique ne date pas uniquement du Moyen Âge ou de l’époque napoléonienne. Les équipements récents et les nouveaux quartiers héritent eux aussi de surnoms rapidement, souvent issus d’un détail architectural ou d’une anecdote de chantier, d’autant que les réseaux sociaux accélèrent la diffusion de ces appellations officieuses à l’échelle de toute la ville.
Ce réflexe de renommer ce qui existe dit peut-être ceci : pour un Toulousain, un lieu ne devient vraiment le sien que lorsqu’il porte un nom que les cartes officielles ne mentionnent pas.














