« La solitude des professeurs est infinie », de Yannick Haenel, est un des livres importants de la rentrée littéraire. Chant d’amour pour une profession méconnue et raillée, ce roman largement autobiographique sera présenté mercredi 21 octobre par Haenel à Ombres Blanches.
Sorti cet été, « La solitude des professeurs est infinie » (Gallimard) de Yannick Haenel, raconte le parcours quasi autobiographique d’un jeune agrégé de lettres, Jean Deichel, double romanesque de l’auteur, qui débute sa carrière de professeur dans un collège près de Paris. Le RER matinal, les collègues aux sourires de façade, la direction lâche, les élèves attachants mais largués… Le sentiment de solitude le submerge. Un quotidien difficile se met en place, douloureux mais irrigué par une foi absolue en la littérature. Un livre important pour comprendre la rudesse d’un métier souvent caricaturé, voire moqué, mais si méconnu : prof. Entretien.
Quelle est cette « solitude » du titre ?
Ce titre se réfère à l’abandon des professeurs, par la société, par l’institution et peut-être cette sensation que l’on a quand on fait quelque chose d’important, mais peu ou mal compris.
Comme Jean Deichel, le personnage principal du livre, vous avez été prof : cette histoire, c’est la vôtre ?
Le livre est une transposition mais effectivement c’est ma vie de prof. Comme Jean Deichel, je viens de Rennes et j’ai eu l’agrégation et le Capes en 89, avant de passer neuf ans dans des collèges, disons, complexes, en banlieue parisienne.
Le livre s’ouvre sur les craintes de Jean, vite balayées par un cours formidable… et les désillusions ensuite. Qu’est-ce qui ronge cette joie d’enseigner ?
Ce qui pèse sur cette joie ? D’une part, le système lui-même, que je trouvais déjà sclérosé et astreignant à l’époque. Cette sclérose ne cesse d’empirer et explose depuis trois semaines, comme on peut le constater. Les profs n’ont jamais été vraiment entendus et ce sont les lycéens qui, maintenant, tentent de se faire entendre. Quand je repense à ces élèves assis sept heures par jour… Il y a quelque chose qui ne va pas dans l’organisation même des journées.
L’anxiété de Jean Deichel est presque un mode de travail. Il pense tout le temps : avant d’aller en cours, pendant le cours, après. Un prof, c’est quelqu’un qui ne cesse de se poser des questions et qui essaie de ne pas avoir trop de certitudes. Enseigner, c’est une aventure – ça peut être une catastrophe ou totalement génial.
Jean Deichel n’a-t-il pas au fond un amour trop excessif, idéalisé de son métier ?
L’amour c’est jamais trop ! Être en excès le met, effectivement, en léger décalage. Ce métier relève d’une forme qui n’est pas mesurable, les résultats échappent à tout comptage. La société, en France en tous les cas, a choisi comme un de ses sports favoris le dénigrement systématique des profs dont elle ne mesure pas le travail, la responsabilité, le fait qu’ils font de leur mieux, tout simplement.
Les profs ne produisent pas, ils « font » des citoyens…
C’est exactement ça. Comme mon personnage, j’ai dîné un soir chez des gens et, quand j’ai dit que j’étais prof, leurs questions, leurs réactions m’ont plongé dans cette solitude…

Deichel ouvre ses élèves à la poésie : est-elle une forme de résistance au réel ?
Je le crois, oui. Cette notion de « réel » est importante, j’écris souvent ce mot dans le livre, parce que c’est ce à quoi se heurte le personnage. Il y a les discours, les intentions… et le réel. Et la poésie aide à supporter le réel, c’est évident.
La sortie du livre a été accompagnée d’une polémique liée à Samuel Paty, dont il vous a été reproché de vous approprier la tragédie…
Ça m’énerve : j’ai publié un article dans « Charlie Hebdo » sur Samuel Paty et j’ai dit que l’écriture de mon roman a été déclenchée par cette tragédie, que je n’évoque que très brièvement dans le livre, et à deux occasions seulement, mais qu’il ne s’agissait pas de son histoire. C’est le travail de l’écrivain de partir du réel.














