SÉRIE (3/8). Depuis deux mois, Nino, trentenaire Toulousain, livre cannabis et cocaïne pour un réseau structuré. Entre dettes, petits boulots et peur constante de la police, il raconte de l’intérieur un trafic qu’il voudrait bientôt quitter. Un témoignage qui éclaire les nouvelles méthodes du narcotrafic.
Ces dernières nuits, Nino* se réveille en sursaut, le corps trempé de sueur. Après près de quinze ans d’une relation devenue toxique, il a décidé d’en finir avec le cannabis. Ce mercredi, dans le hall de sa longue barre HLM du nord de Toulouse, à la façade blanche usée par les années, une odeur d’herbe flotte dans l’air. « Ça me fait rien de sentir ça, lâche-t-il en grimpant les escaliers. J’en ai plus envie. Je sais pourquoi j’arrête. La beuh m’a empêché de faire tellement de choses. J’ai cramé un trop gros budget pour cette merde. Et quand je vois la gueule de mes clients… »
« Cocaïne, kétamine, protoxyde… Je vends tout »
Depuis deux mois, cet homme d’une trentaine d’années, grand, musclé, les cheveux longs tombant sur un visage anguleux, voit, touche et sent de la drogue du matin au soir. Sans la consommer. Il est devenu livreur pour un réseau qui irrigue Toulouse et son agglomération. Cannabis, cocaïne, kétamine : « Je vends tout », résume-t-il. La weed reste, dit-il, de très loin le produit le plus demandé.
Deux soirs par semaine, généralement entre 19 heures et 1 heure du matin, il enfourche son vélo. À chaque service, entre cinq et 18 livraisons peuvent s’enchaîner. Il ignore presque tout des clients avant de les rencontrer. Sur une messagerie cryptée, on lui transmet une adresse et une quantité. Lorsqu’il faut renouveler sa marchandise, environ toutes les deux semaines, il récupère près d’un kilo de produits : quelque 800 grammes de cannabis, auxquels s’ajoutent différentes drogues dures. Il remet la recette de la drogue écoulée.
« Les autres membres, c’est des cassos, comme moi »
Le rendez-vous peut se tenir chez celui qu’il appelle simplement « le monsieur », son fournisseur, ou dans un lieu choisi au dernier moment. Nino affirme ne pas connaître l’ensemble de la chaîne. Il sait seulement, dit-il, que certains produits remontent d’Espagne, qu’un stock existe quelque part en périphérie de Toulouse et que très peu de personnes savent précisément où il se trouve. Des préparateurs conditionnent les commandes. D’autres gèrent la sécurité, la logistique ou les livraisons. « Il y a plein de services : sécurité, livraison… C’est une mafia. » Selon lui, une trentaine de personnes graviteraient autour de cette organisation. « Les membres, c’est des cassos comme moi, mais pas forcément des gueules de dealers », glisse-t-il.
Ses clients non plus ne correspondent pas à un profil unique. « T’as de tout : du daron sérieux, des flics, des militaires, des cadres… » Et puis ceux dont la consommation a déjà tout emporté. « Des crackheads », tranche-t-il. Certaines scènes continuent pourtant de le heurter. « Des gens qui prennent de la drogue avec leur mère, ça me fend le cœur. »
Le Toulousain n’a jamais voulu mettre un pied dans le trafic. Sa situation financière était devenue intenable malgré « un emploi alimentaire ». Le salaire, dit-il, ne lui permet pas de vivre. Il traînait aussi des dettes, notamment d’anciennes amendes. Son fournisseur le connaissait déjà : Nino lui achetait du cannabis, « le moins cher ». « Il voyait bien que j’étais dans la galère », assure le trentenaire. Le réseau manquait alors de livreurs jugés fiables. La proposition est venue presque naturellement. Deux soirées de livraison lui rapportent, selon ses calculs, l’équivalent d’un salaire minimum mensuel. « Je dégage un smic net d’impôts, sans taxe », ironise-t-il. Il a déjà mis environ 2 000 euros de côté. « J’aimerais avancer dans ma vie. Passer le permis, tout ça. » Il se donne encore deux mois avant de quitter définitivement le réseau.
« Je n’aime pas ce que je fais »
À chaque livraison, Nino la peur l’accompagne. Celle du contrôle, de la mauvaise rencontre, de la porte que les policiers pourraient un jour enfoncer. « Ils peuvent me péter comme ça. Je suis pas caché. Ça m’angoisse », souffle le livreur de drogue. Il se rassure en pensant à l’après, encore hors de portée. Il voudrait devenir infirmier. « J’aime prendre soin des gens. J’aime pas ce que je fais », dit-il, sans minimiser le mal qu’il cause.
À son domicile, il n’a jamais réellement dissimulé son activité. Son colocataire historique observe surtout les effets collatéraux de cette proximité avec les produits. « Au niveau de la consommation, je ne dirais pas que ça pousse, mais ça facilite grandement les choses. J’ai l’impression de plus consommer », analyse-t-il. Un autre colocataire vient d’emménager ce mercredi. Nino l’a prévenu immédiatement. « Pas de secret à la con », a-t-il évacué. Le nouvel arrivant n’a pas été surpris. « Je m’en fous, j’ai des potes qui font ça, c’est toujours la même galère. »















