SÉRIE (1/8). Le 5 septembre, une impressionnante saisie de 930 kg de cocaïne est opérée à Montbolo, un petit village des Pyrénées-Orientales. Ce coup de filet inédit, dans ce lieu reculé en pleine montagne, illustre la réorientation des routes de la drogue. Les trafiquants évitent désormais les autoroutes et privilégient des chemins secondaires. Cette stratégie vise à contourner les contrôles renforcés sur les grands axes. Voici le premier article de notre série exclusive sur les routes de la drogue dans le sud-ouest de la France.
Au café du village, comme au club de rugby, on se pince encore pour le croire : 930 kg de cocaïne saisis dans la voiture d’un convoi de drogue, le 5 septembre dernier, à Montbolo, petite localité de 200 habitants qui surplombe la vallée du Tech, dans les Pyrénées-Orientales. « Les gens craignaient surtout de se retrouver nez à nez avec un trafiquant armé », témoigne, à La Dépêche du Midi, la maire du village, Marie-José Macabiès. « Mais quand on regarde de plus près cette affaire, poursuit l’élue, les fuyards sont arrivés ici pour trouver une échappatoire. Voilà pourquoi nos petites communes sont impactées ».
Avant que la course-poursuite avec les gendarmes ne se termine dans ce petit village, c’est à Arles-sur-Tech, à une dizaine de kilomètres de là que les trafiquants ont été repérés. Très à l’écart de l’autoroute A9, entre la France et l’Espagne, principal axe de passage des narcotrafiquants chargés de remonter la drogue, les petites routes de montagne, ou de campagne comme celles du Lauragais, en Haute-Garonne, sont désormais privilégiées pour éviter les contrôles. « Ils privilégient les axes secondaires, ou les voies communales. Ceux qui sont au volant sont souvent des seconds voire troisièmes couteaux de ces trafics internationaux. Les grands barons se trouvent au Maghreb ou en Turquie. Ces convoyeurs évitent les barrages de police ou de gendarmerie aux péages et espèrent trouver plus de sérénité en quittant les grandes agglomérations », décrypte Cyril Mancone, coordonnateur de l’investigation nationale pour le syndicat de police Alliance.
Les petites routes privilégiées
Une tendance observée par tous les professionnels et spécialistes de la lutte anti-drogue en France. « Le flux s’est inversé. La cocaïne arrivée par conteneurs commerciaux depuis l’Amérique latine redescendait des ports du nord de l’Europe (Anvers, Hambourg, Rotterdam). Mais le renforcement des mesures de sécurité sur ces plateformes portuaires oblige les organisations criminelles à changer de stratégie. Elles livrent désormais la marchandise sur les côtes espagnoles et portugaises avant de la remonter vers la France. » Conséquences : les petites routes sont de plus en plus empruntées et les trafiquants redessinent les chemins de la drogue, depuis Figueras, en Espagne, considérée comme un véritable « hub » de cette marchandise illicite.
En évitant l’A9, les convois optent pour le col d’Arès et plus largement toute la plaine du Roussillon, sillonnant à l’aide des applications de navigation, des villages comme Coustouges ou Saint-Laurent-de-Cerdans. À Arles-sur-Tech, commune de 2 800 habitants et située à 14 km de la frontière espagnole, le ballet de ces SUV chargés de cocaïne n’est pas nouveau. « Les flics espagnols, en tenue civile, viennent souvent dans le coin, ils font des contrôles, ils savent ce qu’il se passe. Là, les gendarmes ont arrêté un gars avec une énorme saisie qui a choqué tout le monde. Mais combien de convois réussissent à passer ? », s’interroge ce jeune Arlésien.
Des convois dispatchés sur plusieurs itinéraires
La réorganisation de l’acheminement de la cocaïne en provenance de la Colombie ou de la Bolivie a des répercussions à l’échelle locale. Désormais, l’essentiel de la marchandise qui traditionnellement arrivait par conteneur sur les ports du Havre ou d’Anvers, arrive par les ports secondaires d’Espagne (Cadiz) et du Portugal (région de l’Algarve). Selon une source judiciaire, « ces 930 kg saisis dans le Roussillon auraient très bien pu se retrouver dans un grand conteneur d’un port du Benelux… »
Une fois la drogue récupérée sur la péninsule ibérique, elle est acheminée par camions ou voitures pour être remontée vers le nord de l’Europe. La multiplication des contrôles aux péages des autoroutes avec la présence accrue de douaniers et des gendarmes ainsi que les différents dispositifs de lecture de plaques d’immatriculation, contraignent les filières criminelles à privilégier des itinéraires plus discrets.
De l’exil des Républicains espagnols aux trafiquants
Certains trafiquants n’hésitent pas à dispatcher les convois sur ces routes pour multiplier les chances de passer entre les mailles. Historiquement, le col d’Arès (environ 1 500 mètres d’altitude) est le lieu emblématique de la Retirada de 1939. Il sert aujourd’hui de zone de passage pour de nombreux trafiquants désireux de rallier Prats-de-Mollo et la vallée du Tech.
Selon la dernière grande enquête sénatoriale sur le trafic de drogue en France, « entre 800 tonnes et 1 000 tonnes de cocaïne transitent chaque année vers l’Europe, pour un taux d’interception d’environ 20 % à 30 % ». Le marché français de la drogue représentait 5,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, soit cinq fois plus qu’en 2000.

















