Il y a 25 ans, l’explosion de l’usine AZF à Toulouse faisait 31 morts. Parmi eux, Frédéric Bonnet, 27 ans. Dans “La vie est un jeu”, Camille Piantanida raconte leur histoire d’amour et la disparition de celui qui partageait sa vie.
C’était il y a 25 ans. Le 21 septembre 2001 à 10h17, l’usine AZF de Toulouse explosait, causant la mort de 31 personnes. Parmi elles se trouvait Frédéric Bonnet. Fred, comme le surnommaient ses proches, est décédé à l’âge de 27 ans. Dans son premier récit, “La vie est un jeu”, sorti ce jeudi 10 septembre aux Éditions Privat, Camille Piantanida rend hommage à ce jeune homme qu’elle connaissait bien. Et pour cause : l’autrice et illustratrice d’albums jeunesse était « son amoureuse ». C’est en postant « un petit dessin sur les réseaux sociaux », à l’occasion du 24e anniversaire de l’explosion d’AZF, qu’elle a eu l’idée d’écrire ce livre.
« Je me suis rendu compte que les gens avaient encore énormément de choses à dire, qu’ils avaient encore des souvenirs à vif et des cicatrices non refermées. Et que cette histoire était vraiment commune, même si chacun a son AZF. Cela m’a beaucoup touchée et je me suis dit qu’on avait encore besoin d’en parler ». Jusqu’alors, l’idée de raconter son histoire ne lui avait « jamais traversé l’esprit ». « Peut-être aussi que je n’étais pas prête », confie Camille Piantanida, qui a perdu Fred alors qu’elle allait avoir 20 ans.
Près de 25 ans après AZF, le besoin de raconter leur histoire
Plus de 20 ans après, elle a donc décidé de sauter le pas, alors que « les souvenirs s’étiolaient », les siens comme ceux de ses proches. « À force de ne plus en parler, nous avions désactivé les ponts vers notre mémoire », déplore l’autrice qui, face à ce constat, « s’est bougée ». « Nous n’avions pas le droit de manquer à l’honneur de Fred. Il fallait lui rendre hommage parce que même s’il n’est plus là, il a encore beaucoup de choses à nous apporter. Et pour ceux qui ne le connaissent pas, il est encore temps d’inverser la tendance ». Dans son récit, Camille Piantanida revient ainsi sur sa rencontre avec Fred et sur les quatre années passées à ses côtés avant sa disparition.
« C’est mon histoire avec mes tripes, mon amour et mon ressenti », souligne l’autrice, qui n’a « rien romancé, ni inventé » et a même fait « valider » certains de ses souvenirs auprès de son entourage. « Tout est vrai, dans les moindres petits coins ». Ce récit autobiographique, qui se lit comme un roman, retrace ainsi la vie de l’autrice depuis ses 15 ans, âge auquel elle rencontre Fred, pour qui elle a « le véritable coup de foudre », jusqu’à aujourd’hui. La journée du 21 septembre, qui « a été très longue », sert de fil rouge au récit, avec, en toile de fond… le jeu.
« Le jeu de rôle était la ligne conductrice de nos vies »
« Le jeu de rôle était la ligne conductrice de nos vies », rapporte Camille Piantanida. Elle a justement rencontré Fred lors de son premier jeu de rôle grandeur nature. Avec leur groupe d’amis, ils les ont ensuite enchaînés, tout comme les jeux de plateau, les jeux vidéo ou encore les jeux de cartes Magic. Leur vie était un jeu, jusqu’à ce que le destin décide d’y mettre subitement fin. « Quand on nous annonce qu’il est mort, on se dit que ce n’est pas possible. Que ce n’est qu’un game over, qu’on va pouvoir recommencer une nouvelle partie », témoigne l’autrice avant d’ajouter : « Fred était dans cette usine pour gagner sa vie, pas pour la perdre ».
« J’ai besoin de croire que son sacrifice de paladin aura été utile, qu’il aura permis de faire avancer les choses, comme l’écriture de nouvelles lois qui empêcheraient d’autres usines et d’autres gens d’exploser », écrit-elle dans son livre. Pour l’autrice, « il faut qu’on soit toujours aux aguets, en matière de réglementation sur les risques industriels et technologiques, et surtout que ça ne recommence pas ».
« Mon deuil n’est pas passé par la colère »
« Les gens qui sont responsables de ces usines doivent garder en tête cette catastrophe », affirme Camille Piantanida. Pour rappel, Serge Biechlin, ancien directeur d’AZF, a été condamné à quinze mois de prison avec sursis pour homicide involontaire lors du procès de renvoi de 2017. « Cela ne m’a pas apporté beaucoup de satisfaction parce que je n’avais pas du tout de haine. Mon deuil n’est pas passé par la colère et le besoin de vengeance et de justice. Je n’avais même pas 20 ans. J’avais juste besoin de me lover dans l’amour et l’amitié pour me reconstruire », estime-t-elle.
L’autrice a d’ailleurs « tout mis sur les épaules » de son avocat durant les nombreuses années de procès. « J’ai un peu fui, mais ça faisait trop. Il fallait que je prenne soin de moi ». Si cela s’était passé aujourd’hui, elle « irait dans les collectifs, ne raterait pas une seule audience du tribunal, défilerait dans la rue et organiserait des concerts ». Mais à l’époque, ce n’était « pas possible ». « Je n’arrivais même pas à ouvrir les grosses piles de dossiers du procès ».
La suite, « une belle histoire »
Camille Piantanida tient à préciser que “La vie est un jeu” « n’est pas un livre médicament ». « Je vais très bien aujourd’hui, même si ce sont des traumatismes qui restent pour toute la vie », souligne-t-elle. L’écriture de ce livre ne lui a d’ailleurs pas été difficile. « J’étais dans un état d’extase total. Je l’ai écrit très vite, en trois mois l’automne dernier. J’étais une machine de guerre. Je ne pensais qu’à ça. J’ai ouvert mes anciennes lettres d’amour et mes carnets intimes. J’ai osé tout rouvrir. J’allais regarder les photos. Je n’ai pas pleuré », livre l’autrice, qui a « adoré faire ce travail ».
Une manière de « retourner au début du livre » et non de tourner la page. S’il « n’existe plus dans la suite de l’histoire », Fred est en effet « un personnage qui vient expliquer ce que nous sommes devenus après ». Et justement, la suite est « une belle histoire » pour Camille Piantanida : « J’ai eu la chance de rencontrer l’année suivante de l’explosion l’homme qui allait devenir mon mari et le père de mes enfants ».
















