Après des mois de mobilisation, d’arrêts et d’incertitudes, le groupe papetier Fibre Excellence vit peut-être sa semaine décisive. Une seule offre de reprise a été déposée le 1er juin devant le tribunal de commerce de Toulouse. Le 17 juin, les juges trancheront. Au bout de l’audience : 670 emplois directs, deux usines à l’arrêt, et ce qu’il reste de la filière française de pâte à papier.
Une seule offre, déposée le jour de la date limite
Le compte à rebours s’est accéléré début juin. Le tribunal de commerce de Toulouse avait fixé au 1er juin la date butoir pour le dépôt des offres de reprise. Ce jour-là, à midi précise, une unique proposition a atterri sur le bureau des administrateurs judiciaires. Elle émane de la direction elle-même, conduite par le PDG Jean-François Guillot et son équipe.
Aucun repreneur extérieur ne s’est manifesté. Pas de groupe industriel tiers, pas de fonds de retournement. Juste les dirigeants actuels, qui parient sur leur propre connaissance du site pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être.
L’objectif affiché est de créer une nouvelle entité juridique qui reprendrait l’intégralité des actifs des deux sites, celui de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, et celui de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, ainsi que les 670 salariés qui y travaillent. Le projet prévoit également d’optimiser les capacités de production existantes et de développer des produits à plus forte valeur ajoutée, notamment pour les marchés de l’emballage et des produits hygiéniques.
Comment Fibre Excellence s’est retrouvée au bord du précipice
Pour comprendre l’urgence de la situation, il faut remonter à plusieurs années de pressions économiques accumulées. Fibre Excellence exploite les deux dernières usines de pâte marchande de France, un statut qui confère au groupe une importance stratégique largement reconnue, mais qui n’a pas suffi à le protéger des réalités du marché.
Le groupe produit de la pâte kraft destinée à l’industrie papetière, mais aussi de l’électricité à partir de biomasse. C’est précisément cette activité secondaire qui a creusé les déficits. Le coût de production de l’électricité est estimé autour de 180 euros le mégawattheure, pour un tarif de rachat fixé à environ 120 euros. Un écart structurellement insoutenable.
En parallèle, le prix du bois a bondi de près de 50 % depuis 2021, fragilisant encore davantage les comptes. L’actionnaire du groupe, le conglomérat Domtar, contrôlé par des intérêts indonésiens, a finalement décidé de se retirer, laissant les deux sites sans soutien financier. Fibre Excellence s’est déclarée en cessation de paiements le 15 avril, avant d’être placée en redressement judiciaire le 27 avril par le tribunal de commerce de Toulouse, avec une période d’observation de six mois.
Occitanie et région Sud montent au créneau
L’offre ne tient pas uniquement sur les épaules de la direction. Elle bénéficie d’un soutien financier des collectivités territoriales, jugé indispensable à sa crédibilité.
La Région Occitanie, très impliquée depuis le début de la crise, a confirmé sa participation à hauteur de 5 millions d’euros. Sa présidente Carole Delga, qui avait déjà porté le dossier jusqu’à Matignon au printemps, défend un projet qu’elle présente comme une question de souveraineté industrielle. De son côté, la Région Sud s’est déclarée prête à abandonner une créance de 2,3 millions d’euros pour faciliter la reprise.
Ces engagements territoriaux constituent un signal fort envoyé au tribunal. Ils ne règlent pas tout, mais ils démontrent que l’offre n’est pas portée dans le vide.
Des syndicats qui restent vigilants
Du côté des salariés, on respire, mais prudemment. L’existence même d’une offre est vécue comme un soulagement après des semaines sans perspective concrète. Pour autant, les représentants syndicaux ne cachent pas leurs interrogations.
Les conditions de viabilité économique du projet restent floues sur plusieurs points essentiels, à commencer par la question du coût de l’énergie. Sans révision des mécanismes de rachat de l’électricité biomasse, les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets. FO et la CGT, très présents sur les deux sites, appellent l’État à prendre toute sa part dans le sauvetage, notamment via des garanties concrètes sur ce volet.
L’enjeu dépasse d’ailleurs largement les 670 emplois directs. La filière forêt-bois-papier dans son ensemble est concernée. On parle de près de 5 000 emplois indirects dans les territoires du Comminges et des Bouches-du-Rhône, des sous-traitants, des transporteurs, des entreprises locales dont l’activité est directement liée aux deux usines.
Le 17 juin, un enjeu encore plus grand que le sort de ces deux usines
L’audience devant le tribunal de commerce de Toulouse est fixée au mardi 17 juin. Ce jour-là, les juges examineront l’offre de reprise et rendront une décision qui engagera durablement l’avenir industriel du Comminges.
Si elle est validée, Fibre Excellence renaît sous une nouvelle forme. Si elle est rejetée ou jugée insuffisante, c’est la liquidation judiciaire qui s’ouvrirait, avec tout ce que cela implique pour les salariés, les territoires et la filière papetière nationale. La France perdrait alors ses deux dernières usines de pâte marchande, un outil industriel que beaucoup d’acteurs qualifient d’irremplaçable.
Dans six jours, Toulouse rendra un verdict que les habitants du Comminges attendent depuis des mois. Et avec eux, toute une filière retient son souffle.












