Chaque année, le magazine économique Challenges publie son palmarès des 500 plus grandes fortunes professionnelles de France, et l’Occitanie y tient une place que l’on aurait tort de sous-estimer. Derrière les stars parisiennes du luxe et de la tech, plusieurs entrepreneurs de la région ont bâti des empires dans des secteurs aussi variés que la maroquinerie, la restauration aérienne, le négoce de matériaux ou l’immobilier. Portraits de ceux qui font rayonner l’économie occitane à l’échelle nationale.
Mohed Altrad, la première fortune d’Occitanie
Il y a des destins qui dépassent la fiction. Né dans une tribu bédouine de la région de Raqqa en Syrie, sans état civil précis et sans avoir connu sa mère, Mohed Altrad a posé ses valises à Montpellier dans les années 1970, les poches vides et la tête pleine d’ambitions. En 1985, il rachète une petite PME d’échafaudages en faillite dans l’Hérault, et c’est là que tout commence. Quarante ans plus tard, le groupe qui porte son nom est devenu le premier acteur mondial indépendant des services à l’industrie, présent dans plus de 100 pays avec 60 000 salariés et 5,45 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024.
La stratégie d’Altrad est simple dans son principe, redoutable dans son exécution : acheter, restructurer, faire prospérer. Des dizaines d’acquisitions ont façonné ce groupe tentaculaire, du britannique Cape plc au norvégien Beerenberg AS, en passant par Endel, filiale d’Engie spécialisée dans le nucléaire, rachetée en 2022. Le classement Challenges 2025 le place à la 20e place nationale avec 6,5 milliards d’euros de fortune professionnelle, en hausse de 600 millions d’euros en un an, ce qui en fait sans conteste la première fortune d’Occitanie. En dehors des affaires, Altrad est aussi le président du Montpellier Hérault Rugby, qu’il a conduit au titre de champion de France en 2022, et le sponsor maillot des All Blacks et du XV de France. Il se dit romancier, se revendique sobre, et a annoncé en janvier 2026 sa candidature aux élections municipales de Montpellier. L’homme d’affaires n’est pas du genre à s’ennuyer.
Jean-Michel Signoles, le Carcassonnais qui a fait de Goyard un mythe
Dans le monde du luxe, la discrétion est parfois la stratégie la plus rentable qui soit. Jean-Michel Signoles, né à Carcassonne en 1949, l’a compris mieux que quiconque. Après avoir créé la marque de mode Chipie dans les années 1980, il rachète en 1998 une maison parisienne fondée en 1853 et tombée dans l’oubli : Goyard, malletier et maroquinier de la rue Saint-Honoré. Son pari est radical puisqu’il décide de ne faire aucune publicité, de ne jamais brader ses prix, de refuser l’e-commerce et les soldes, et de maintenir une distribution ultra-sélective dans une poignée de boutiques à travers le monde. Résultat : Goyard est devenu l’une des griffes les plus convoitées de la planète, celle que l’on reconnaît à son chevron caractéristique mais que l’on ne trouve pas partout.
Au classement Challenges 2024, la famille Signoles pointe à la 132e place avec 1,05 milliard d’euros de fortune professionnelle, faisant de lui le seul milliardaire du luxe issu d’Occitanie. L’Audois possède par ailleurs l’Hôtel de la Cité de Carcassonne et son restaurant gastronomique La Barbacane, qu’il avait rachetés et rénovés dès 1989. Un empire discret, bâti sur le refus de toute surexposition, qui force l’admiration d’autant plus qu’il dure.
Philippe et Pierre-Georges Chausson, l’empire du BTP toulousain depuis trois générations
Tout a commencé en 1921 quand Albert Chausson ouvre un premier dépôt de matériaux de construction à Toulouse. Un siècle plus tard, ses petits-fils Philippe et Pierre-Georges Chausson conservent 88 % du capital de l’entreprise familiale et en ont fait le premier distributeur indépendant de matériaux de construction en France. Le siège est toujours en Haute-Garonne, à Saint-Alban, et la famille ne semble pas décidée à quitter son ancrage occitan de sitôt.
Le groupe Chausson Matériaux affichait 1,22 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec un réseau qui a franchi la barre des 800 agences après l’acquisition de Frans Bonhomme en 2025, renforçant encore sa présence sur le marché des travaux publics et des réseaux. Au classement Challenges 2024, les deux frères figurent à la 201e place avec 675 millions d’euros de fortune professionnelle. Ce qui distingue Chausson Matériaux de ses concurrents, c’est précisément ce refus de l’internationalisation à tout prix et cette fidélité à un modèle de proximité ancré dans les territoires, d’autant que le groupe est partenaire historique du Stade Toulousain, ce qui n’est pas anodin pour une entreprise qui cultive son identité régionale comme un actif à part entière.
Olivier Sadran, le Toulousain qui nourrit le monde
En 1990, un étudiant toulousain de 20 ans repère une opportunité sur les chantiers du métro de Toulouse : les ouvriers apportent leur propre nourriture, faute de mieux. Il crée une entreprise de restauration collective, la revend à Sodexo, puis repart de zéro en 1996 en fondant Catair, une société de catering aérien à l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Ce pari dans un secteur alors en pleine déréglementation allait changer son destin puisque cette société deviendra Newrest, aujourd’hui l’un des leaders mondiaux de la restauration hors foyer.
Olivier Sadran, né à Toulouse en 1969, dirige depuis le boulevard Lazare-Carnot un groupe présent dans 53 pays avec 61 000 salariés. L’exercice clos en septembre 2025 a affiché un chiffre d’affaires de 3,336 milliards d’euros, en hausse de 33 %, porté par quatre acquisitions stratégiques dont le rachat de Gepsa, leader du facility management en sites sensibles, aux côtés des ministères de la Justice et de l’Intérieur. Le secteur aérien représente 43 % de l’activité, mais pour la première fois de l’histoire du groupe, la restauration concédée et les bases-vie l’ont dépassé avec 44 %. Ancien président du TFC pendant vingt ans, cédé aux investisseurs américains RedBird en 2020, Sadran est l’archétype de l’entrepreneur discret que ses résultats finissent par trahir. Au classement Challenges 2024, il figurait à la 271e place avec 525 millions d’euros de fortune professionnelle.
Caroline et Sophie Monné, les reines discrètes de la pierre toulousaine
Elles sont probablement les moins connues du grand public, et c’est exactement ce qu’elles souhaitent. Caroline et Sophie Monné sont les filles de Robert Monné, cofondateur de la société de promotion immobilière Monné-Decroix, figure incontournable du secteur à Toulouse. En 2002, leur père acquiert un domaine agricole au sud de la ville et crée Caso Patrimoine. Les deux sœurs en prennent progressivement les rênes et font de cette foncière familiale un acteur sérieux de l’immobilier patrimonial, avec un portefeuille qui dépasse aujourd’hui 800 lots pour 100 000 m² répartis entre Toulouse, Paris et Bordeaux, où elles se sont implantées depuis fin 2024.
Leur philosophie est à l’image de leur personnalité : conserver la propriété des immeubles, gérer eux-mêmes la location, privilégier l’hypercentre et les biens de caractère, sans jamais courir après la croissance pour la croissance. Le projet le plus visible de Caso Patrimoine reste la reconversion de l’ancien cinéma UGC de l’allée Franklin Roosevelt à Toulouse, racheté en 2019, dont doit émerger un pôle commercial, des bureaux et des restaurants. Entrées pour la première fois au classement Challenges en 2023 à la 411e place avec 300 millions d’euros, les sœurs Monné ont vu leur fortune professionnelle grimper à 400 millions d’euros l’année suivante, car leur stratégie patiente commence à produire ses effets à grande échelle. Seules femmes toulousaines dans ce palmarès, elles incarnent une vision de l’entrepreneuriat que l’on rencontre rarement : celle de bâtir dans la durée, sans bruit, et sans jamais chercher les projecteurs.
L’Occitanie n’a visiblement pas dit son dernier mot dans ce classement national. Des matériaux de construction aux malles de luxe, de la restauration aérienne à la pierre de taille toulousaine, la région produit des entrepreneurs aux profils radicalement différents mais animés d’une même obstination. Si les prochaines éditions du palmarès Challenges confirment les dynamiques en cours, plusieurs de ces noms pourraient bien gagner encore quelques dizaines de places dans les années à venir.











