Ils ont effectué plus de 30 heures de voyage depuis leur pays en guerre. Deux neurochirurgiens et deux chirurgiens orthopédistes ukrainiens viennent de passer une semaine à Toulouse pour se former aux techniques européennes actuelles. Dans les blocs opératoires du CHU, ils ont assisté à plusieurs interventions, dont une opération du cerveau en chirurgie éveillée. Ils nous ont confié ce qu’était leur quotidien de médecins depuis quatre ans et demi, à Dnipro, dans un hôpital situé à seulement 100 km du front.
Pendant plus d’une heure, debout dans la zone stérile, mains gantées posées sur la poitrine, Antonii Nakaznoi n’a pas perdu une miette des gestes effectués sous ses yeux. Depuis le début de la semaine, ce jeune neurochirurgien ukrainien de 33 ans observe et apprend dans les blocs opératoires de l’hôpital Pierre-Paul Riquet (Purpan), à Toulouse.
Le Dr Nakaznoi fait partie d’une délégation de quatre chirurgiens (deux neurochirurgiens et deux chirurgiens orthopédistes) de l’hôpital de Dnipro, invités par le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse. Leur accueil s’effectue dans le cadre d’une coopération de soutien au système de santé ukrainien dans le contexte actuel de guerre et d’agression militaire russe. Il est encadré par le programme santé en Ukraine d’Expertise France, l’agence publique française de coopération technique internationale (1).
Dans la lumière d’un après-midi d’automne, à 3 000 km de chez lui, Antonii Nakaznoi assiste à l’opération d’un glioblastome, une tumeur cérébrale très agressive, que le Pr Franck-Emmanuel Roux réalise en chirurgie éveillée. Le neurochirurgien toulousain est devenu spécialiste de ce type d’intervention qu’il pratique depuis 1997. Pour préserver les fonctions cérébrales essentielles, le patient est réveillé et peut interagir avec le chirurgien. Tout en stimulant les zones de son cerveau à l’aide d’un courant électrique indolore, le Pr Roux demande ce jour-là à son patient de tracer des lignes ou de lui indiquer ses zones de sensibilité dans les doigts.

« Nous avons pris du retard sur les standards européens et mondiaux »
« Dans mon hôpital, nous opérons quatre à cinq tumeurs cérébrales par semaine. Mais nous ne pouvons pas le faire en chirurgie éveillée, par manque de matériel et d’anesthésistes formés. Ce serait très utile pourtant pour les patients. Si j’avais au moins la moitié de l’équipement qu’il y a ici », souffle Antonii Nakaznoi. Puis, le grand gaillard se redresse. « La guerre va se terminer et on se remettra sur pied. La neurochirurgie se développera davantage en Ukraine mais nous avons pris dix à quinze ans de retard sur les standards européens et mondiaux ».
À quelques centimètres de lui, Mykola Zorin, âgé de 44 ans, assiste également à l’opération. Neurochirurgien depuis 17 ans, il est spécialiste du dos. Il a notamment pu suivre une opération du rachis en percutané, une intervention actuellement impossible dans son hôpital, faute aussi au manque d’équipement et de personnel formé.
« Après deux missions en Ukraine, nous avons pensé que l’idéal serait de faire venir des chirurgiens pour les former et aussi les aider en leur montrant autre chose que de la chirurgie de guerre. Ils s’enrichissent, comme nous à leurs côtés, c’est un échange d’apprentissage », confie le Pr Franck-Emmanuel Roux, rentré il y a quelques semaines de Dnipro où il s’est rendu avec le Pr Vincent Bounes, patron du Samu 31.
« À Dnipro, nous soignons à 100 km du front »
À Dnipro, l’hôpital dans lequel travaillent les Dr Mykola Zorin et Antonii Nakaznoi compte 1 500 lits et peut facilement monter à 1 800. « Nous sommes à 100 km du front, nous soignons donc des civils et des blessés de guerre », témoignent les deux chirurgiens. « Les opérations ont lieu 24 h sur 24, sept jours sur sept, les patients sont nombreux et nous manquons de personnel. Avec 20 à 25 opérations par jour, les pauses ne dépassent pas quinze minutes. En quatre ans et demi, nous avons pris l’habitude de ce mode de vie, malheureusement, et le nombre de victimes augmente, le volume de travail aussi », résume Mykola Zorin qui évoque, à demi-mot, le tir de drone qui a frôlé la maison de son père.

Les 31 heures de voyage pour rallier Toulouse en bus et en avion, n’ont pas freiné l’envie des Ukrainiens, heureux de la solidarité dont ils bénéficient. Un projet de jumelage entre les universités de Dnipro et Paul-Sabatier à Toulouse se dessine aussi. « Nous partageons des valeurs communes de démocratie et de respect de l’autre », glisse le Pr Franck-Emmanuel Roux. « Sans ces soutiens, probablement que l’Ukraine n’existerait plus », concluent les Dr Mykola Zorin et Antonii Nakaznoi.














