Chez les enquêteurs spécialisés, certains dossiers ne s’effacent jamais. La traque d’Alain Chantaduc, recherché après le meurtre du gendarme auxiliaire Philippe Tremblier en octobre 1991 près de Toulouse, appartient à ces affaires qui marquent un enquêteur. Aujourd’hui retraité, le major Patrick Mouret n’a rien oublié des investigations qu’il a menées en 1991 et 1992.
Pourquoi conservez-vous la mémoire de ce dossier ?
Cette enquête m’a marqué d’abord en raison du contexte et de la gravité des actes. Le jeune gendarme qui s’était lancé à la poursuite du suspect n’a pas été tué d’une balle, mais de trois ! La dernière tirée dans la tête, de très près. Forcément, toutes les unités de gendarmerie, bien au-delà de Toulouse, se trouvaient sous le choc. Et après, cette enquête a configuré ma façon de travailler tout au long de ma carrière d’officier de police judiciaire. Pour la première fois, nous avions créé une équipe qui se consacrait uniquement à ce dossier. C’étaient les prémices des cellules d’enquête qui sont devenues aujourd’hui une règle dans les grosses affaires.
Après ce meurtre terrible, la nuit du 20 octobre 1991, comment avez-vous travaillé ?
Je me souviens avoir été de permanence à la section de recherches de Toulouse cette nuit-là. Nous sommes allés sur place. Les collègues de la brigade des recherches de la compagnie de Toulouse-Mirail, dont dépendait Philippe Tremblier, ont mené les premières opérations. Au bout d’un mois, le doyen des juges d’instruction Serge Lemoine nous a confié la direction des investigations. Un gros boulot à analyser, à comprendre, à prioriser… Cela a été mon premier travail.
Qui cherchiez-vous ?
Déjà un braqueur. Le soir du meurtre, deux hommes venaient d’attaquer, arme à la main, un fast-food à Basso-Cambo, à Toulouse. Quand, un peu plus tard, la patrouille du Psig a repéré une Volkswagen Golf arrêtée dans le secteur de La Ramée, les deux braqueurs changeaient de fausses plaques sur leur voiture volée. Cela, le gendarme auxiliaire et ses collègues, en patrouille, ne le savaient pas. Dès qu’ils ont vu les gendarmes, les deux braqueurs sont partis en courant.
Et Philippe Tremblier a suivi Alain Chantaduc.
Dans le bois de La Ramée, il l’a presque rattrapé quand l’autre a ouvert le feu. Pas pour s’échapper, pour tuer : une dans le thorax, une au visage, la dernière en pleine tête. Plus tard, lors de son arrestation à Gruissan, on a retrouvé un bouquin américain qui expliquait que pour tuer, il fallait tirer trois fois. C’est exactement ce qu’il a fait ce soir-là.
Comment votre enquête vous a mené sur les bords de la Méditerranée ?
Tous les services d’enquête, gendarmerie comme police, nous ont aidés à remonter la piste. À la PJ de Montpellier, j’avais deux amis d’enfance qui nous ont donné un bon tuyau, un vrai coup de main. Quand on a identifié Gruissan comme lieu de repli, à l’époque prisé des voyous toulousains, nous sommes partis là-bas pendant plusieurs semaines à six ou sept enquêteurs. Peu à peu, on a remonté la piste.
Qui était Alain Chantaduc ?
Un voyou, violent, un tueur fou des armes. À l’époque, il avait 43 ans. Son père bossait chez Airbus, mais il avait déjà été condamné deux fois aux assises : pour la mort d’un homme et des braquages. Chez lui, dans sa cabane de Gruissan, on a retrouvé un vrai arsenal. Il fabriquait ses propres cartouches. C’est d’ailleurs un des éléments qui nous a permis de le renvoyer devant la cour d’assises. Lui n’a jamais rien lâché, mais les indices étaient nombreux. On a même identifié, et arrêté, le copain du rugby qui lui avait fourni la voiture volée utilisée à Toulouse. Je me souviens aussi d’une confidence lâchée par sa copine de l’époque. Elle m’avait dit qu’il voulait faire un braquage en charentaises. Et lors de l’attaque du Quick du Mirail, tous les employés et les clients, couchés au sol, ont remarqué ces fameuses pantoufles !
Et son arrestation a été musclée ?
L’homme était dangereux. Le GIGN nous a aidés. Quand on l’a surpris le mardi 2 juin 1992, au petit matin, il avait une arme de poing sous l’oreiller. Heureusement, elle s’est enrayée. Le coup n’est pas parti. Il a vite été maîtrisé, mais n’a jamais rien avoué. Notre travail, patient, a permis de réunir suffisamment d’éléments pour convaincre les jurés.
Et il a été lourdement condamné trois ans plus tard ?
Devant les assises, en deux temps, à cause de l’absence de l’expert en balistique parti en vacances. Chantaduc a été le seul à comparaître. Un choix de la justice. Son complice, tué plus tard, je crois, dans un règlement de comptes, y a échappé. Alain Chantaduc a été reconnu coupable et condamné à perpétuité. Il a effectué plus de vingt-cinq ans de prison à la centrale de Clairvaux. Je croyais même qu’il avait succombé à une maladie. Apparemment non. Une fin de vie de voyou.












