En août 1951, Pont-Saint-Esprit est frappée par une mystérieuse intoxication collective. Hallucinations, défenestrations, internements et décès se multiplient dans cette commune de 4 500 habitants. Soixante-quinze ans plus tard, l’origine du « pain maudit » n’est toujours pas clairement établie.
Comment de simples baguettes de pain ont-elles pu plonger toute une commune du Gard dans un épisode de folie ? Des habitants ont vu des tigres, des lions ou des ours. D’autres pensaient être attaqués par des plantes à tentacules. Certains se sont carrément jetés par la fenêtre. Ces scènes ne sortent pas d’un film. Il s’agit d’une affaire qui a durablement marqué la commune.
Tout commence le 16 août 1951, lorsqu’une partie de la population tombe malade. Les trois médecins de la ville sont assaillis par des patients souffrant de frissons, de maux de ventre, de vomissements et de bouffées de chaleur. Certains ont même des hallucinations. Les premiers symptômes font penser à une intoxication alimentaire.
Des hallucinations dans le village
Mais la situation s’aggrave durant les jours suivants. Elle atteint son paroxysme le 25 août. Au total, 250 à 300 personnes auraient été intoxiquées selon les sources. Une cinquantaine d’habitants sont internés dans des hôpitaux psychiatriques. Il y a aussi des morts : sept durant les 15 premiers jours.
Parmi les victimes, certaines vivent des épisodes particulièrement violents. Dans un reportage de la Radiodiffusion Télévision Française réalisé neuf ans plus tard, un habitant raconte être resté 21 jours sans dormir.
« Il est évident que quand on reste 21 nuits sans dormir, l’esprit travaille », explique M. Carles. Il raconte avoir passé ses nuits à compter et à murmurer des mots sans signification. Sa fille, âgée de 5 ans et demi au moment des faits, a alors de terribles hallucinations. Elle voit du sang tomber du plafond, des animaux et « des cheveux qui lui sortaient de la bouche ! ».
Un pain accusé d’avoir rendu les habitants fous
Les autorités cherchent d’abord du côté des conserves et de l’eau potable. L‘enquête se concentre finalement sur le pain vendu par la boulangerie de Roch Briand, dans l’actuelle rue Joliot-Curie.
Le docteur Vieux raconte avoir averti la famille du boulanger : « J’ai l’impression que votre pain est toxique. » L’enquête se tourne ensuite vers les fournisseurs de farine. Un meunier est arrêté après la découverte d’ergot de seigle, un champignon pouvant provoquer l’ergotisme et notamment des hallucinations. Mais de nouvelles analyses ne retrouvent pas d’ergot dans la farine. Le meunier est libéré.
Le diagnostic d’ergotisme ne sera jamais démontré. D’autres pistes apparaissent ensuite, notamment celle d’une farine contaminée par un produit utilisé pour traiter les grains, puis celle de mycotoxines produites par des moisissures.
Soixante-quinze ans de mystère
En 1960, les victimes dénoncent encore les lacunes de l’enquête. « Nous ne savons pas à quoi nous en tenir aujourd’hui ! », déclare alors M. Delaquis, secrétaire de l’association des victimes, dans un reportage. Quatorze ans après les faits, la justice retient finalement l’hypothèse d’une farine avariée. Mais aucune victime n’est indemnisée.
Une nouvelle théorie relance l’affaire en 2009. Dans “A Terrible Mistake”, le journaliste américain Hank P. Albarelli Jr. avance que la CIA aurait expérimenté du LSD à Pont-Saint-Esprit, par pulvérisation aérienne et contamination de produits alimentaires. Il s’appuie sur des documents déclassifiés et sur des témoignages d’anciens chercheurs américains.
Cette hypothèse est cependant contestée. Dans l’émission “Affaires sensibles” de France Inter, l’historien Steven Kaplan estime que le délai d’apparition des symptômes ne correspond pas aux effets du LSD. Il remet également en cause l’hypothèse de l’ergot. Soixante-quinze ans après, aucune piste n’a donc permis d’établir définitivement l’origine du « pain maudit ».
À Pont-Saint-Esprit, l’histoire continue pourtant de vivre dans la mémoire locale. Et lors des visites consacrées à l’affaire, certains touristes posent encore une question étonnante, comme le rapporte Midi Libre : peut-on acheter du pain dans la commune ?













