Fermé depuis 2020, l’hôtel quatre étoiles Mermoz, rue Matabiau à Toulouse, reste prisonnier d’un conflit judiciaire et technique entre son exploitant et une quarantaine de copropriétaires de chambres, parmi lesquels figure le footballeur Olivier Giroud. Les loyers impayés, les travaux, la sécurité incendie et la possible annulation des ventes nourrissent une bataille dont personne ne connaît encore l’issue.
Le Mermoz fait sa réclame sur la façade en briques blondes d’un immeuble à l’allure bourgeoise presque intacte. Au-dessus du porche, deux panneaux verticaux fatigués par le temps portent encore le nom de cet hôtel quatre étoiles, au 50 rue Matabiau, à Toulouse. L’établissement se cache derrière.
Passé le long couloir sombre, derrière une cour intérieure pavée, le Mermoz montre son vrai visage : un immeuble grisâtre des années 1980, mangé par les traces d’humidité et les longues griffures du lierre mort. Les petits balcons recouverts de carreaux vert émeraude tentent encore d’apporter un peu d’éclat à cet ensemble défraîchi.
À l’intérieur, plus rien ne bouge depuis longtemps. Son histoire s’est arrêtée nette pendant la crise sanitaire, en 2020. Sur le site internet de l’établissement, un simple message s’affiche encore : « L’hôtel Mermoz est momentanément fermé pour travaux. Une date de réouverture vous sera communiquée ultérieurement. »
Derrière cette fermeture provisoire devenue interminable s’est installé un conflit mêlant procédures judiciaires, blocages techniques et intérêts financiers contradictoires. Il oppose plusieurs dizaines de propriétaires de chambres, dont la star du football Olivier Giroud, l’exploitant hôtelier, des syndics successifs et des sociétés liées à la famille P., au cœur du montage immobilier initial.
À l’origine, l’immeuble est pensé comme un établissement classique : quatre étages de chambres, auxquels viennent s’ajouter deux niveaux supérieurs transformés en appartements privés. En 2012 et 2013, la SCI Aéro 2, liée à la famille P., décide de vendre une cinquantaine de chambres « à la découpe » à des investisseurs particuliers dans le cadre d’un dispositif de défiscalisation.
Chaque lot est commercialisé un peu plus de 100 000 euros. Les acquéreurs achètent les murs puis signent simultanément un bail commercial avec la SARL Le Mermoz, chargée de l’exploitation hôtelière, également contrôlée par la famille P. Le modèle promet alors des rendements annoncés entre 6 et 8 %, sans gestion directe pour les investisseurs, dont beaucoup ne viendront jamais sur place.
Le meilleur buteur de l’histoire des Bleus achète deux chambres dans l’opération. Son avocat n’a pas souhaité faire de commentaire. « Il marchait très bien, cet établissement. Il y avait des artistes de la Halle aux Grains, une clientèle d’affaires, c’était un hôtel assez intimiste », se souvient une source proche du dossier.
Des centaines de milliers d’euros
Au cœur du dossier se trouve surtout le réseau d’eau chaude sanitaire. L’installation d’origine, composée de deux immenses ballons de 5 000 et 7 000 litres placés au dernier étage, vieillit mal. En 2019, l’exploitant évoque un risque majeur de rupture du système. Plusieurs plombiers décrivent des installations « hors d’âge ».
Le remplacement du réseau est voté en assemblée générale. Mais le Covid-19 chamboule tous les plans et le chantier s’enlise dans une succession de recours, de désaccords techniques et de blocages administratifs. Il faut notamment acquérir deux places de parking appartenant à la SCI Aéro 2 pour installer les nouveaux équipements au sous-sol, en 2023, après un accord trouvé entre les différentes parties.
Trois ans après la fermeture, les pertes financières s’accumulent. L’exploitant entame une action en justice au début de l’année 2023 afin de réclamer aux copropriétaires plusieurs centaines de milliers d’euros de préjudice liés à la fermeture du quatre étoiles. Eux demandent près de 1,5 million d’euros au titre des loyers impayés et des pertes subies.
Une expertise judiciaire ordonnée par le tribunal judiciaire de Toulouse en novembre 2024 a fait émerger un problème plus lourd encore : la sécurité incendie. L’expert découvre que la coexistence entre logements privés et hôtel n’aurait jamais été correctement intégrée dans le cadre réglementaire de l’établissement recevant du public. Escaliers, ascenseur et circulations restent imbriqués entre les appartements et l’hôtel. Cette non-conformité devient alors le principal verrou à toute réouverture.
L’exploitant conteste cette lecture. Selon Me Julien Deviers, avocat de la SARL Le Mermoz, cet argument serait surtout « le nouvel argumentaire des copropriétaires pour tenter de faire annuler les ventes » sur la base d’un compte rendu qu’il juge erroné. « Nous le contestons », tranche-t-il.
« Rien n’a été caché… »
Selon lui, la fermeture prolongée de l’établissement a surtout obligé l’hôtel à se conformer à des normes plus récentes. « À l’été 2024, la commission de sécurité nous a expliqué que l’hôtel était fermé depuis trop longtemps et qu’il fallait déposer un dossier complet avec un volet accessibilité et sécurité. Ce qui a été fait », affirme l’avocat. Me Anna Pigeon, conseil de la SCI Aéro 2, appuie : « C’est un ensemble immobilier à destination mixte, depuis sa création. Rien n’a été caché. Les documents datant de la fin des années 1980 l’attestent. »
Rencontré dans un café toulousain, Me Deviers détaille la position de l’exploitant. « Presque tous les travaux sont votés et chiffrés désormais. On attend l’autorisation de la commission pour rouvrir », assure-t-il. L’avocat rejette également l’idée d’une stratégie dilatoire. « Nous allons payer notre part. Mais certains copropriétaires refusent de payer la leur », affirme-t-il.
Les copropriétaires, représentés par Me de Campredon et ses collaborateurs du cabinet parisien Goethe Avocats, ne lisent pas le dossier de la même manière. Ces investisseurs, souvent âgés, se sont engagés dans ce qu’ils pensaient être un placement de « bon père de famille ». « Depuis 2020, ils n’ont plus de loyers. Ils ont fait confiance, sans connaissances précises, en faisant confiance à l’exploitant », souligne le cabinet.
Ces propriétaires supportent désormais des charges de copropriété qui explosent, sans perspective claire de reprise. Les conseils insistent sur des difficultés structurelles liées à la sécurité et à l’accessibilité, notamment autour des 5e et 6e étages. « Il y a de grosses difficultés, avec des normes qui n’ont pas été respectées », affirment leurs conseils. La position des copropriétaires est désormais offensive : ils veulent obtenir « la nullité totale des actes de vente ».
Pendant que la bataille judiciaire fait rage, le bâtiment continue de se dégrader. La toiture fuit. Des infiltrations apparaissent. Le 25 août 2025, un constat d’huissier décrit un immeuble dans un état de quasi-abandon. Des squatteurs occupent ponctuellement certaines chambres laissées vacantes. Les seuls visiteurs sont indésirables.
Six ans après l’arrêt brutal de son activité, personne ne sait encore quand le quatre étoiles retrouvera des clients.













